TRAÎNÉ SUR LE BITUME
S. Craig Zahler

DeterreDerrière le thriller Melvillien au rythme savamment dosé, dans lequel suspension du temps et suspense au cordeau trouvent un subtil équilibre, Traîné sur le bitume donne à voir les plaies d’une société dans laquelle l’inversion des valeurs est devenue monnaie courante. Et rejoint, bien qu’à l’aide de procédés différents, le geste à la fois cinématographique et sociétal des Misérables.

Dans un même élan provocateur et sincère, S. Craig Zahler a choisi Mel Gibson pour interpréter ce flic inoubliable, cabossé par la vie, à la morale vacillante. Ca tombe bien, l’acteur est précisément connu pour ses nombreux dérapages (addiction à l’alcool, dérapages verbaux racistes, violences conjugales), et s’il a retrouvé quelques galons ces dernières années, sa situation à Hollywood reste incontestablement fragile. Brett Ridgeman est un peu à l’image de ce personnage public : un roc, passionné par son boulot, mais qui, à défaut d’être raciste (en dépit de ce qu’on peut lire ci et là concernant ce personnage de flic borderline), est au moins usé par le terrain, sa routine, sa violence, et une situation familiale pour le moins compliquée (sa fille se fait harceler par de jeunes délinquants, sa femme est atteinte de sclérose en plaques). Dans les faits, le temps et l’expérience l’ont amené à prendre ses aises avec la loi, qu’il applique à sa convenance. Le bon père de famille a ses zones d’ombre. Tout comme le criminel a sa part d’humanité.

Ainsi, Henry Jones sort à peine de prison qu’il va aux putes, prépare un nouveau coup, mais remonte les bretelles de sa mère démissionnaire, junkie et prostituée, et protège son petit frère handicapé. Ce qui réunit Brett et Henry, c’est le même sens moral : celui de redonner de la dignité à leurs proches, quitte à prendre tous les risques. La Loi n’est pas (plus) un rempart pour eux, juste un muret à enjamber. Policier de la BAC ou malfrat, même combat, même monde aussi : un monde dans lequel seul l’argent peut vous extraire de la brutalité du quotidien. Cette brutalité c’est celle d’une mère fusionnelle contrainte de quitter son enfant pour se rendre à son travail, qu’elle exècre, afin de gagner l’argent qui fera vivre son foyer. La scène est troublante : le papa, le bébé dans les bras, refuse de laisser rentrer sa femme dans l’appartement, ils se parlent dans l’entrebâillement d’une porte cadenassée par une chaîne. A lire la panique dans les yeux de cette maman angoissée, pas de doute : dehors, c’est l’enfer.

Cette brutalité, c’est aussi celle de ces hommes masqués qui tuent pour le fun, pour une misère, et avec la même indifférence que s’ils allaient faire leurs courses (impressionnante séquence du braquage d’un petit magasin). La violence n’a pas de visage, semble dire S. Craig Zahler, elle nous dépasse complètement : on tue de la même façon, qu’il s’agisse de gagner  quelques dollars ou des montagnes de lingots d’or. Face à cette déferlante cynique et nihiliste, un flic zélé ou un délinquant aguerri jouent le même rôle de paratonnerre. La conclusion de Traîné sur le bitume est la même que celle des Misérables : lorsque la morale se déplace ainsi d’un cran, c’est que l’on est au bord du gouffre.

François Corda

2h 39min | 30 juillet 2019 | Etats-Unis

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