HYPNO5E
interview

RevueL’arrivée du nouvel album d’Hypno5e A Distant (Dark) Source suscitait un mélange d’attente fébrile et de méfiance, tant leur opus précédent Shore of the Abstract Line constituait une montagne qu’il paraissait ardu de dépasser, autant pour l’étourdissement procuré par son rythme que son intensité. Le risque était donc de se glisser dans l’ombre de son prédécesseur, d’être une sorte d’écho. Doute vite écarté, car si les premières notes se révèlent effectivement familières, c’est naturellement que le style du groupe opère sa mue vers une musique paradoxalement plus essentielle, sans jamais trahir son identité – son goût pour des compositions toujours très labyrinthiques – et en parvenant a transmettre une fois de plus une œuvre marquante et formidable. Dans le sous-sol d’un repaire parisien de métaleux, Emmanuel évoque devant les oreilles de Bub ses liens presque charnels avec les mots, son approche de la composition ou encore les obsessions qui l’habitent…

François Armand : Chacun des albums d’Hypno5e contient des éléments extraits soit de poésies, de pièces de théâtre, de romans… Comment la littérature rythme-t-elle l’album ? Est-ce le reflet d’un dialogue intérieur, une sorte de relecture ?

Emmanuel : A l’origine, lorsqu’on a commencé à utiliser les samples, c’était pour créer une sorte de scénario pour construire l’album comme un film qui s’écoute. On a eu le parti pris d’isoler les samples de leur contexte originel pour les faire dialoguer avec d’autres samples. Parfois, on les reconstruisait, on faisait dire les phrases autrement. Ca crée un dialogue et on s’en sert comme d’un instrument à part entière. Les extraits sont choisis pour leur musicalité, leur sens bien sûr, l’intention que la voix peut donner à tel moment, ce vers quoi elle va nous amener. Le fait d’utiliser plusieurs samples extraits d’endroits différents, ça permet de créer du relief, de soutenir la dramaturgie qu’on essaie de mettre en place sur l’album, comme des personnages qui dialogueraient entre eux dans une scène. On les choisis car ils correspondent aux intentions développées sur l’album, les thématiques. En général, ça précède l’album. Ce sont des choses qu’on rencontre sur nos lectures, les films qu’on va voir, certaines interviews radio… parfois des auteurs qui lisent des textes ou des choses comme ça. On va dire « telle phrase est intéressante, on la prend ». On va créer une espèce de librairie dans laquelle on va aller puiser quand on compose. Elles sont déjà là avant, elles ont nourri la réflexion autour de l’album. Après on les fait communiquer entre elles. Au-delà du sens qu’elles peuvent avoir, il y a la charge émotionnelle qu’elles peuvent apporter. Par exemple sur une intro, ça va encore plus asseoir la mélancolie, ou augmenter le sens que l’on veut donner.

F.A. : L’intro de A Distant (Dark) Source, le nouvel album, est fascinante.

E. : C’est Cocteau, la Machine Infernale, une pièce de théâtre. Un enregistrement d’époque.

F.A. : La musique du texte tel qu’il est déclamé par les acteurs est extraordinaire.

E. : C’est ultra-chanté. Il y a la qualité de l’enregistrement qui fait qu’on a l’impression que c’est un film. Celui-là, on l’a mis de côté quand on l’a entendu. On sentait qu’il aurait une place, qu’il allait annoncer un truc. En début d’album, ça va de soi pour ce qu’il raconte, c’est exactement dans le thème qu’on développe après sur le reste des morceaux.

F.A. : L’album évoque un lac asséché, dans la cordillère des Andes, à 4000 mètres d’altitude.

E. : Oui c’est le point de départ…

F.A. : C’est illustré par des poèmes, il y a du Musset, du Apollinaire… qui ont été écrit sur ce qui a été et qui n’est plus, ce qui semble être le thème de l’album.

E. : On a un peu une obsession avec Hypno5e, en tout cas dans la manière dont je compose, ce sont les mêmes problématiques qui sont un peu en jeu tout le temps : la question de la disparition, la question du territoire, comment celui-ci peut être chargé de la mémoire des gens qui l’ont habité, toujours cette espèce d’errance et de quête de quelque chose qui est passé et qui ne reviendra plus. Ce n’est pas tellement qu’on soit coincé dans le passé. Il y a une mélancolie mais qui est là pour créer du beau aussi. C’est plus le processus de la mélancolie qui m’intéresse et qui fait avancer. Ca tend vers le futur. Effectivement, il y a toujours cette obsession d’un temps révolu qu’on veut à tout prix essayer de faire revivre, mais qui ne pourra plus exister. Les morceaux, je les compose aussi parce qu’ils me permettent de faire exister des choses très liées à l’espace…

F.A. : Il y avait l’idée de la cartographie dans Shore of the Abstract Line.

E. : C’est ça, c’est toujours lié à l’espace. Là il y a un lac. Alba, c’était une errance, un personnage qui revenait sur ses pas… Il y a donc cette obsession de ne pas être là où on doit être, et donc de devoir faire exister cet endroit où on n’est pas en le recomposant, par la musique ou par une œuvre… Donner vie à une place qu’on souhaiterait voir exister mais qui n’existe pas vraiment.

F.A. : Cet album ainsi que le précédent sont donc truffés de poésie, contemporaine ou plus ancienne. Il faut une sensibilité particulière à partager au sein d’un groupe et le chemin pour arriver au metal ne semble pas évident…

E. : Ce qui est partagé au sein du groupe, c’est le plaisir de la musicalité des mots, le plaisir des phrases, leur résolution. La manière de construire une phrase, ça se partage car il y a quelque-chose de très musical dedans. Ca a toujours été une partie intégrante de la manière dont on compose. Ce sera encore le cas tant qu’on n’aura pas fait le tour de ses questions-là. Comment ça résonne avec la musique ? A quel point les deux, tout d’un coup, par mystère, peuvent s’accorder. Pour le chemin pour arriver au metal, ça a toujours été naturel. La question d’intégrer des samples, ça m’a toujours semblé évident. Porter des mots par une musique, ça m’a toujours intrigué. Esthétiquement, ça me parle direct…

F.A. : Disons que sur l’album Acid Mist Tomorrow, ça tournait autour de l’Etranger de Camus, donc c’est fondamentalement violent et ça colle avec le metal. Dans ce cas, effectivement ça paraît évident…

E. : Le côté exalté de certains textes de poésie, pour moi, n’est pas si loin de la violence qu’on peut déployer dans le metal. La violence du metal est bien sûr dans sa puissance, mais surtout ce qui m’intéresse, c’est la puissance lyrique, cette espèce d’exaltation. Du coup, y intégrer de la poésie peut paraître à contre-courant, mais ce n’est pas si contradictoire. Bien sûr ça colle plus naturellement et plus facilement sur les parties claires où elle va avoir de l’espace pour se déployer. Dans les parties violentes, ce qu’on va utiliser en général, c’est un mot ou une phrase. C’est comme si on avait déployé quelque chose dans une partie, et que la chute de la phrase, ce soit un mot, et que le mot permette d’ouvrir encore plus la partie d’après. Ce que l’on aime bien faire, c’est de mettre un sample au milieu d’une pause, qui fait que la partie d’après va s’élancer, comme si ça poussait un coup de turbo sur la partie d’après. Le fait de mettre un mot – littéraire – avant une partie violente – lyrique – ça augmente l’intention qu’elle a quand elle arrive. En tout cas, c’est ce que je cherche à faire.

F.A. : Dans la famille du metal, si on parle des différentes chapelles qui la composent, disons qu’on a à une extrémité le hardcore, vraiment viscéral et direct et à l’opposé le prog, plus cérébral. Où situeriez-vous votre musique entre les deux ?

E. : Moi j’irais plus du côté du hardcore. On a souvent tendance à dire qu’on est un groupe très cérébral. En fait les paroles et tout ça, ça vient ensuite. Le premier truc qu’on jette, c’est la musique, très brute, sur le vif, instinctive. Par exemple sur le morceau « Tauca » qui conclut l’album, il y a quelque chose de très essentiel qui ne passe pas par la pensée ou par la réflexion. On a l’impression que c’est ultra-réfléchi, ultra-écrit, avec des morceaux longs et caetera. En fait, pas du tout. Sur cet album là en particulier, très personnel, on a vraiment évacué l’aspect conceptuel, il est vraiment dans le direct, dans un rapport direct entre la sensation et ce qui en résulte.

F.A. : L’Amérique du Sud est toujours présente, les voyages… La question est un peu celle de ce qui vient en premier entre l’œuf et la poule : est-ce que la musique permet de se trouver, mieux se comprendre, ou au contraire c’est le processus du voyage qui conduit à composer à un instant ?

E. : Quand je compose, je n’arrive pas avec un bagage dans lequel il y aurait « j’ai ça à dire ». Ce qui sort est quelque chose de très essentiel qui a besoin d’exister, besoin de création autour de la sensation, autour du beau. On compose sur le vif, en studio.

F.A. : Pas de maquettes avant, rien ?

E. : Pas de maquette, je compose en live. Du coup, le morceau, quand je l’écoute après l’avoir fini, là il me raconte quelque chose. Ce que je donne au morceau, ça m’échappe un peu en fait. C’est une nécessité, une urgence de sortir ça. Une fois que le morceau, même que l’album est fini, là le sens apparaît. Je me dis que c’est ça que j’ai voulu y mettre. Je ne le savais pas en fait. Le sens intervient après. Ca ne veut pas dire qu’on ne maîtrise pas ce que l’on fait, mais il n’y a pas d’idée qui précède l’album. Enfin de discours en tout cas.

F.A. : Je pense qu’il y a un discours, mais sur la mélancolie. Je ne crois pas qu’il y ait quoi que soit de négatif, comme de la rage par exemple, mais disons une intensité forte d’une mélancolie.

E. : Oui c’est ça. Il y a différentes strates. C’est comme si on essayait de nommer quelque chose de révolu. Il y a un constat sur quelque chose qui n’est plus et qui du coup par strates différentes va monter jusqu’à une exaltation très violente. Je veux que la violence soit lumineuse. Ce n’est pas la violence pour la violence. Il y a un besoin par rapport à la nostalgie, mais sans pour autant rester dans ce qui a été. Il y a quelque chose qui se construit aussi. Là en l’occurence, ça se construit un peu mais ça s’arrête net à la sortie de l’album. Les albums précédents, il y avait une ouverture. Sur celui-là, il n’y a pas d’ouverture à la fin.

François Armand

Hypno5e a distant (dark ) source (France | 22 novembre 2018)

 

bub

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