LES FRÈRES SISTERS
Jacques Audiard

EnterreIl ne faudrait garder que deux scènes de ce nouveau film de Jacques Audiard, la première et la dernière. Un plan général sur une fusillade et un superbe travelling embarqué dans la maison de la mère des deux frères. Entre les deux, une promenade pépère avec quelques péripéties trop vite résolues pour susciter tension ou empathie.

Dans Les Frères Sisters, Jacques Audiard témoigne d’un même désintérêt (communicatif) pour l’action et l’intimité. Quand les shotguns ne sont pas hors-champ ils sont illisibles (le duel dans la grange et l’attaque près de la rivière), annihilant ainsi tout enjeu dramatique et suspense. Cela peut-être beau (la première scène donc) mais aussi terriblement frustrant ; surtout quand on a connu Jacques Audiard beaucoup plus frontal vis-à-vis de cette question de la représentation de la violence. Cette frilosité, dans ce cas présent, est sans aucun doute assumée puisque le road trip des frères Sisters est un chemin vers la rédemption, qui s’achève par un retour presque littéral dans le ventre de la mère, après la découverte du décès de leur « père d’adoption ». Mais malheureusement rien dans le scénario, jusqu’à ce final éclairé et éclairant, ne laisse imaginer que les frères Sisters vont (et peuvent) réellement changer (voir cette tentative, vite avortée, d’Eli, d’abandonner ses activités d’assassin). Si bien que la route empruntée par Audiard semble maladroitement tiraillée entre une idée d’apaisement, masquée, et de violence « forcée », finalement pas assumée.

On sera moins surpris, en revanche, que « le cinéma d’hommes » d’Audiard soit empoté dès lors qu’il se préoccupe de l’intimité. Paradoxe d’un film et peut-être d’un cinéaste qui, précisément, s’envole dans ses cinq dernières minutes dès lors qu’il s’agit de rendre ces deux hommes brutaux à leur condition d’enfants. Mais dès lors que le réalisateur Français s’évertue à faire passer une émotion précédemment à ce final, soit il la désamorce par un humour infantile (Charlie qui fait sembler de pleurer, Eli qui tente vainement de faire jouer la comédie à une prostituée pour simuler une scène romantique), soit il a bien du mal à la rendre crédible (l’amitié naissante entre Warm et Morris ou l’aveu sur le parricide). Ce qui complique d’ailleurs la tâche d’acteurs pourtant de premier plan. De ce point de vue là, Joaquin Phoenix est le mieux servi, son personnage étant de loin le plus haut en couleurs. Mais John C Reilly et Jake Gyllenhaal, eux, doivent se contenter des miettes d’un script qui ne semble à aucun moment les envisager autrement que comme des personnages réellement secondaires.

Si Les Frères Sisters prend dans son dernier quart un tournant surprenant (la rencontre des assassins avec leurs proies vire à l’association en bonne entente), c’est parce qu’Audiard y assume enfin les parts de souffrance et de fragilité de ses personnages, qu’il retenait dans l’œuf jusque là. Mais à ce stade il est trop tard pour sauver cette énième vaine tentative de réanimer un genre, le western, moribond depuis des décennies.

François Corda

| 19 septembre 2018 | Etats-Unis ; France

 

 

 

08/20

Laisser un commentaire (soumis à modération)

Commencez à écrire et validez pour lancer la recherche.