SINSEMILIA
interview

RevueDepuis le début des années 90, les Grenoblois de Sinsémilia sillonnent les routes inlassablement. Leur septième album, A l’échelle d’une vie, occasion idéale pour le Bub de rencontrer Mike et Riké dans un Paris qui semble ensoleillé pour l’occasion, marque le retour de la joyeuse troupe sur les scènes hexagonales. Thé et café sont sur la table, autour de laquelle s’anime la discussion évoquant tant les nouveaux projets que les origines du groupe.

François Armand : Ce nouvel album arrive quatre ans après Un autre monde est possible. Etait-ce un besoin de vous retrouver ou davantage une envie artistique ?

Mike : En fait, on n’a pas besoin de se retrouver car on ne se quitte pas.

Riké : On ne se quitte jamais.

Mike : Quatre ans depuis le dernier album, oui. Mais il y a eu deux ans et demi de tournée, après l’album, en bus, et après il y a eu un an et demi où nous sommes partis sur un autre projet. Pendant cette période, on composait l’album en question. On est très content de repartir en tournée, grâce à cet album, ensemble. Mais oui, il s’agit plutôt d’une envie artistique. On a fait une tournée sound system. Dans la culture Jamaïcaine, c’est chanter sur des faces B de morceaux Jamaïcains. Pendant un an et demi, on s’est amusé à faire ça. Réadapter du Sinsémilia sur des faces B de reggae Jamaïcain du moment, ça a joué dans l’envie de ce nouvel album, avec de nouvelles sonorités, des sonorités plus reggae, plus modernes.

F.A. : En effet, sur un morceau comme « L’Epreuve du temps », il y a un son inhabituel pour Sinsé. C’est un peu comme si vous vous appropriez le son des nouvelles générations en leur disant « hé les gars, regardez un peu ce que l’on sait faire », non ?

M. : Je vois ce que tu veux dire, mais non il n’y a pas cette volonté. C’est juste qu’on avait vraiment envie de faire un album reggae moderne. Et dans les couleurs du reggae moderne, en ce moment, il y a par exemple cette couleur-là.

R. : Un album qui sonne 2019.

M. : Et non sur ce titre-là, il n’y a pas de volonté d’aller défier les jeunes sur leur terrain. Mais si tu regardes bien dans les albums de Sinsé, il y a souvent un morceau un peu marrant. « Douanier 007 » à l’époque, « P4 » sur le premier album, « Amour, gloire et beauté »… C’est un peu ce morceau-là dans l’album, mais avec le son 2019, actuel.

F.A. : Parmi les constantes chez Sinsé, c’est vrai qu’il y a le morceau un peu marrant, et le morceau un peu solennel, qui parfois termine l’album. Sur celui-là, peut-être plus encore que sur les autres. Vous avez vraiment voulu marquer un coup, semble-t-il ?

M. : C’est un morceau particulier. Le morceau s’est construit très vite. Pour ma part, je n’ai fait qu’une seule prise de voix, une et demi disons. D’ailleurs, ça s’entend, il y a des moments je bafouille presque, mais c’est assumé. Même la musique est allée très vite, le mec avec qui on a bossé m’a fait écouter un beat. J’ai dit « essayons là-dessus ». Donc c’est à la fois un morceau créé à l’instinct, et je trouve qu’il conclut bien l’album.

F.A. : C’est toi Mike qui écrit l’ensemble des textes. Comment cela se passe-t-il au sein du groupe ? Est-ce qu’il y a des discussions collégiales ? Y en a-t-il qui sont refusés ?

M. : En fait ça dépend des périodes. Là, cet album, il est particulier. Il fut un temps où certains textes ne passaient pas. Ca a du arriver deux fois. Je te parle de ça, c’était il y a plus de vingt ans. Un des deux morceaux a été refusé sur Résistances, et est finalement présent sur Tout c’qu’on a. C’était « La Nausée », ils l’avaient trouvé un peu trop sombre sur Résistances. Sinon, sur les textes, ils me font vraiment confiance. Je peux avoir des remarques de temps en temps. Telle phrase : « T’es sûr ? », et j’en tiens vachement compte. Souvent ils ont raison quand ils me font une remarque sur une phrase. Ca a dû arriver deux fois sur cet album-là. Avec l’accord des autres, on a vraiment composé tous les deux. La musique c’est énormément Riké, et moi aussi, les textes c’est seulement moi. Ils nous ont vraiment laissé carte blanche. Cette envie-là, ils l’ont comprise. Du coup, c’est moins collégial que d’habitude, il y a moins d’échanges. Ils ont compris que ce qu’on voulait faire, on ne pourrait pas le réaliser de façon collégiale et tous ensemble. Après voilà, on va faire les concerts, l’album sort avec Sinsémilia écrit dessus, ce n’est pas pour rien non plus.

R. : Ils nous ont fait confiance, et ils le trouvent beau notre album.

F.A. : Et du coup Mike, sur les parties que tu écris pour Riké, c’est un exercice d’écrire aussi pour un interprète. La teneur des textes qu’il chante n’est pas la même que les couplets où c’est toi qui chante, non ?

M. : Oui et non. Cet exercice de travailler pour un interprète, je l’ai fait sur ses albums solo. On se connait par cœur, donc c’est assez facile. Indépendamment de ça, au moment où j’écris les textes de cet album, je ne me dis pas : « ça c’est compliqué ». A part sur un ou deux morceaux où ça a pu arriver, on voit ça ensemble sur un deuxième temps, très naturellement. Je lui donne, il me dit : « ça c’est pas pour moi, c’est pour toi ! ».

R. : On le sent tout de suite ça, avec les années.

M. : On se partage les choses : « ce passage il est pour toi, ce passage est pour moi ». On le sent vite. En tout cas, ce n’est pas un exercice dur.

R. : c’est naturel. Je le connais par cœur et il me connaît par cœur. Quand il m’amène les textes, ce qui est pour lui ou pour moi, ça coule de source.

M. : C’est aussi par rapport au grain de voix. Ca ne va pas transmettre la même émotion. Une ligne, suivant que ce soit lui qui la chante ou pas, l’émotion ne sera pas la même. Donc le choix se fait aussi en fonction de ça.

F.A. : Allez Flashback ! Si on revient sur le nom du groupe et qu’on s’y intéresse, pas sur l’aspect gandja mais pour la référence à Black Uhuru, j’imagine que ça correspondait aussi à une envie de reggae en référence à ces groupes-là. Est-ce que vous écoutez toujours ce son aujourd’hui ?

M. : En fait, il y a deux parcours parallèles. Le parcours avec Sinsémilia : on commence la musique, pas pour faire de la musique, mais pour faire du reggae, et pour ressembler à nos idoles. Les Steel Pulse, les Black Uhuru, les Aswad, les Bob Marley… Première récolte, on veut ressembler à ça et on veut faire du reggae. Résistances, on fait toujours du reggae, mais qui est en train de prendre une couleur qui nous est propre, et qu’on va garder longtemps, qui va se promener vers la chanson français par moments, plus vers des trucs rock à d’autres… Parallèlement, moi je continue à écouter 95% de reggae. Les gars, ça fluctue davantage, ils découvrent d’autres choses. Là, il y a un retour commun vers l’envie de faire clairement du reggae, sans se déguiser. L’avantage qu’on a là par rapport à Première récolte, c’est qu’à l’époque on rêvait aussi de ressembler à nos idoles. Là on a envie de ne ressembler à personne ! Les classiques dont tu parles, on les écoute en boucle.

R. : Toujours

M. : Les nouveautés aussi. C’est encore plus vrai depuis deux ou trois ans pour ce qui est d’écouter ensemble. Pendant la tournée sound system, on était beaucoup ensemble, tous les deux, dans un petit camion. On est partis aussi en Jamaïque ensemble. Ce voyage-là a amené aussi des touches dans l’album. A l’âge de quatorze ans, on s’était dit qu’on irait en Jamaïque un jour. Trente ans sont passés, et il y a deux ans il est venu me voir en me disant : « tu sais, on vieillit, le temps passe vite ». Et donc on est partis. Tout ça ramène à un truc reggae.

R. : Très reggae.

F.A. : Dans ce que j’entends, il y a dans cet album comme des injonctions, disons des éléments, habituellement de l’ordre de la religion. En dehors de tout mysticisme, il y aurait donc une dimension religieuse, des messages d’amour, d’éducation, de paix, non ?

M. : Soyons clairs, il n’y a rien de religieux dans l’album, rien. Autant ce sont mes textes, mais je parle au nom de dix personnes, et on n’en est pas du tout au même point sur la religion. Dans toute l’histoire de Sinsé, dans les textes, oui ces valeurs on les retrouve, et oui elles peuvent être liées à la religion… Catholique, moi j’ai cette éducation-là. Pour autant, ces valeurs ne sont pas présentes que dans la religion. L’amour, le partage… Tu peux être cent pour cent athée et vivre profondément ces valeurs-là. Elles ne sont pas l’apanage de la religion. Après mon éducation religieuse – quand je dis ça, on a l’impression que j’ai été au couvent ! – a sûrement joué. Quand on chante « Heureux les simples d’esprit », la phrase ne vient pas de moi. « Aime ton prochain comme toi-même, telle devrait être la loi des lois », ça ne vient pas de moi non plus. Mais là, dans cet album, pas plus que d’habitude. En tout cas, il n’y a aucune volonté d’y glisser quoi que ce soit de religieux. Ce sont des valeurs universelles qui dépassent la religion.

F.A. : Dans Un autre monde est possible, l’album d’avant, il y avait un ton assez pessimiste. Il y avait des textes en réaction aux actualités d’alors, la Manif pour tous par exemple. Quatre ans après, il y a un air du temps qui parait encore plus dur en France. Votre parti pris sur l’album A l’échelle d’une vie, c’est justement un contre-pied radical. C’est surprenant.

M. : C’est le drame ce que tu dis, mais tu as raison. En fait, sur l’album d’avant, je voulais vraiment écrire un truc positif. J’avais vraiment l’impression d’écrire un album où l’espoir était présent, et c’est après que plein de gens m’ont fait ce retour.

F.A. : « L’Espoir » est une chanson assez dure…

M. : (rires) voilà, du coup je n’ai pas réussi à faire ce que je voulais. L’album est dur et ce n’était pas le but. Déjà sur l’album d’avant, il y avait une volonté de dire « parce qu’ici c’est dur, amenons un peu de sourire dans tout ça, amenons de la chaleur, amenons de l’humanité ». On ne dit pas de chanter des conneries parce qu’on a besoin de se vider le crâne. Amenons du positif, soulignons le positif. Ce coup-ci, j’ai réussi. Il y a un morceau qui est très marquant sur cet album, c’est « Vis ma fille ». Si je ne mets pas la phrase au début pour expliquer que le morceau est écrit suite aux attentats, c’est juste un morceau qui dit aux enfants : « vivez, souriez… » et caetera… On aurait pu être plein de colère, plein de tristesse, mais ce coup-ci j’ai tenu la démarche et c’est ce que j’explique. On bascule ça vers le positif.

F.A. : Effectivement, dans l’histoire de Sinsé, il y a toujours eu des morceaux critiques, parfois teintés d’humour, avec la Chiraquie, le p’tit Nicolas… Cette fois, on a l’impression qu’il est devenu plus compliqué d’avoir cette parole…

M. : Il me semble que si on fait un album là et qu’on explique à quel point… Putain la misère, putain les politiques… On lit ça et on entend ça à longueur de réseaux sociaux, à longueur de journal…

R. : Il aurait pu le faire.

M. : C’est ultra facile pour moi à faire. C’est le plus facile à écrire. Mais est-ce que t’as envie d’écouter un album et de te prendre ça dans la gueule ? Ouais on sait qu’ils sont corrompus. Pour autant, il y a vachement de critique dans cet album. C’est déguisé. Si je chante « Et si on se souriait un peu plus ? ». J’aurais pu dire « Putain, on ne se sourit pas assez ». Positivement, ça donne : « Et si on se souriait un peu plus ? » et on montre ce que ça apporterait. Quand on chante « Nourrissons nos cerveaux », j’aurais pu dire « On en n’a pas marre de s’auto-abrutir tous ? ». C’est lourd à écouter, ça tire vers le haut de dire « Nourrissons nos cerveaux ». Il y a la critique, mais je veux tirer le haut, vers le positif, vers le… Agissons plutôt que juste râler. Je ne me sens pas moins critique qu’avant. C’est une façon différente de l’exprimer. Il y a plein de gens qui m’ont dit : « Après « Bienvenue en Chiraquie », tu vas faire bienvenue en Macronie ». Non, je n’ai pas envie en fait. Juste un dernier mot pour dire que globalement, on essaie de créer quelque-chose autour de notre site (https://sinsemilia.com/). Par exemple : de l’écriture du bouquin Souvenir d’un Sinsé et de la tournée sound system, on a sorti des morceaux qu’on n’a pas envie de vendre ou de balancer sur Facebook. Pour les gens qui le souhaitent, ils peuvent s’inscrire sur notre site et ils reçoivent dans leur boite mail dix morceaux gratuits, c’est cadeau. Le bouquin c’est pareil, on le trouve sur le site et dans quelques petites librairies qui me demandent. C’est un choix de ne pas le mettre à la Fnac. On travaille directement du producteur au consommateur, si on peut éviter Carrefour, c’est pas mal.

François Armand

Sinsémilia  / A l’échelle d’une vie (France | 26 avril 2019)

 

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