METAL : CONTES ET LEGENDES
the dirt – the lords of chaos

DeterreDepuis le début de l’année, chacune des extrémités du metal a bénéficié de son biopic sur un de ses groupes phares. Coin droit : du clinquant et du glam. Voici The Dirt et le récit des frasques du groupe Mötley Crüe. De l’autre côté du ring : du brutal et du sanglant ! The Lords of Chaos raconte la naissance du black metal norvégien et du groupe Mayhem. A l’image de leurs sujets respectifs, ce sont deux productions aux antipodes, entre le champion Netflix pour rendre hommage aux orgies de hard rock des années 80 et une production beaucoup plus modeste en challenger (la distribution en France ne sera réservée qu’au circuit des festivals) pour se plonger dans les origines troubles d’une musique démoniaque.

Réalisé par Jeff Tremaine (qui a commis à peu près tous les Jackass sortis au cinéma), The Dirt est très potache. Trop. De fait, le film échoue à obtenir le bon ton pour raconter son histoire. La tentation était certes forte de filmer de près la joyeuse autodestruction du groupe, et le regard de l’auteur confine à une sorte d’admiration pour le toujours plus : plus d’alcool, de sexe, de drogues, de conneries. On ne compte pas les outrages incroyables et les hôtels vandalisés… Ok, c’est un groupe de hard rock nous dit-on, c’est donc cool. D’ailleurs, en exergue du film, le « basé sur des faits réels » est censé en appuyer le caractère sensationnel. Problème : il ne s’agit pas là d’un documentaire, et le diable surgit dans les détails de ce qui est mis en scène. Le fameux accident qui coûta la vie du passager du chanteur Vince Neil alors que celui-ci conduisait ivre, les overdoses de Nikki Sixx, les désintox, les tromperies et ainsi de suite, tous cela est montré avec une part indéniable de complaisance. De fait, la proximité des membres du groupe avec la production, caution biographique du projet, aurait tendance à polir le tableau pour n’énoncer que des faits déjà établis sous un éclairage bien particulier. Entre humour et émotions maladroites, le film ne trouve jamais sa place pour fondre dans les plaies béantes des membres du groupe et en faire ressortir une vérité cinématographique.

Finalement on pourrait résumer The Dirt à une sorte de confession qui suivrait l’adage « faute avouée à moitié pardonnée », entre récit de vieilles histoires – en réalité souvent stupides – au coin du feu avec de bons amis en se tenant les côtes et témoignage « vérité » assumé (censé absoudre les fautes commises ?). Le survol est rapide sur d’autres éléments gênants telle la violence du batteur Tommy Lee sur plusieurs de ses compagnes (dont Pamela Anderson d’ailleurs) ou la passion dévorante de Vince Neil pour ses voitures de sport (parait-il à l’origine de la scission du groupe au début des années 90), comme dans une volonté de légitimer cette bande dans le panthéon d’un genre musical qui sent le soufre. Au final, les Mötley Crüe font une opération de communication comme une conclusion à leur carrière et écrivent leur propre légende.

The Lords of Chaos démarre avec un carton légèrement différent : « inspiré de faits réels… ou pas ». Différence d’importance et ironique pour un film dont le propos est de raconter des épisodes qui furent des faits divers avec les procédures judiciaires qui vont de pair. D’emblée le réalisateur Suédois Jonas Åkerlund suit le parcours d’Euronymous, fondateur de Mayhem, avec un parti pris fort : scruter les ambiguïtés du personnage, et notamment le délicat équilibre entre une folie – réelle ou supposée – et un indéniable mercantilisme. La construction de son personnage est centrale : terrifiant de froideur et négatif, créé pour susciter la haine et inspirer la peur d’abord, mais sensible, exprimant ses émotions à travers une musique complexe et torturée ensuite. A contrario du glam américain qui se construit à grands coups de tubes accrocheurs (et n’a d’autre but que de collectionner les conquêtes), la musique d’Euronymous renvoie l’auditeur vers sa propre souffrance. Mais pour le jeune guitariste, au-delà de ses postures et de ses outrances, il s’agit tout simplement d’un positionnement commercial.

Le propos du film questionne donc cette radicalité, l’engagement derrière une musique qui se veut sans compromis. Fondateur d’un label et du Black Metal Inner Circle, l’artiste voit son projet le dépasser, notamment avec l’arrivée de Varg Vikernes, dépeint comme un danger public (ce qu’il est). Les professions de foi des premiers temps sont davantage montrées que les ruptures musicales inhérentes au genre. Les scarifications sur scène de Dead (le premier chanteur de Mayhem) ou encore les maquillages fascinent tout un public, la force des émotions procurées étonnent… et créeront des monstres, dont Varg, son Burzum, son drapeau Nazi et ses crimes.

Et le satanisme dans tout ça ? Un prétexte, un oripeau agité sans conviction, tout au plus. Le paganisme et une sorte d’anti-christianisme seront davantage explorés que le culte du démon en lui-même ; c’est loin d’être le sujet du film (tout comme la politique). Les incendies d’églises sont-ils une sorte de manifeste pour répandre la répulsion chez les bourgeois honnêtes, et par effet de bord fidéliser un public en marge, ou sont-ce de vrais dérapages de tarés irresponsables ? Åkerlund explore cette question à travers la relation entre Euronymous et Vikernes jusqu’à son aboutissement tragique. Entre lieux de culte brûlés et meurtres (celui commis par Faust, le batteur d’Emperor), ce n’est tout simplement plus de musique dont il s’agit. Le rêve d’Euronymous s’étiole et glisse dans un cauchemar. The Lords of Chaos se fait le relais d’une histoire entre horreur et flamboyance d’un genre musical émergent, qui deviendra d’abord une institution locale, avant de largement dépasser les frontières scandinaves. Comme pour le rap qui en son temps défraya la chronique (on pense à 2PAC notamment), cette histoire capte fidèlement l’esprit dans lequel s’est créé une musique extrême aujourd’hui plus folklorique qu’effrayante – à présent qu’elle investit les scènes principales des plus grands festivals – mettant à distance quelques légendes (autour de Dead notamment) et démystifiant l’injustifiable.

Les deux films interrogent ce côté indissociable du projet de vie et de la musique pour ces rejetons terribles du rock. La question de la légitimité par rapport à un engagement (dans la connerie d’un côté, dans la violence de l’autre) revient sans cesse dans ces mythes fondateurs, avec une forme de nostalgie pour l’un et de lucidité pour l’autre.

François Armandb

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The Dirt de Jeff Tremaine| 1| 22 mars 2019 (Netflix) | Etats-Unis

The Lords of Chaos de Jonas Åkerlund| 1| 29 mars 2019 (Grande-Bretagne) | Grande-Bretagne, Suède, Norvège

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