UNDER THE SKIN
Jonathan Glazer

DuelQu’on aime ou pas Under the skin, voilà un film qui a au moins le grand mérite de nous faire réfléchir sur les codes visuels et narratifs du cinéma contemporain. Explications entre Martin et François sur ce qui peut constituer les forces ou les limites du dernier né de Jonathan Glazer après son Birth de 2004.

Martin Souarn : Under the skin de Jonathan Glazer a impressionné pas mal de critiques ; il semble en tout cas qu’il n’ait laissé que peu de spectateurs indifférents, en positif comme en négatif. Pour ma part, il laisse une très forte impression qui suffit à éclipser des défauts pourtant évidents. Ton avis semble bien plus mitigé !

François Corda : Oui en effet. Under the skin fait partie de ces œuvres qui séparent complètement les critiques professionnels du public. Dans le cas du nouveau film de Jonathan Glazer, cela s’explique assez simplement : il y a un monde entre ce que projette la promotion du film dans l’imaginaire collectif et la réalité. Extraterrestre + Scarlett Johansson, on pense à un blockbuster, ou, tout du moins, un divertissement. Il n’en est rien puisqu’Under the skin est expérimental et donc destiné à un public cinéphile. Passée cette surprise on se heurte quand même à une narration très systématique (enlèvement + scène onirique). Le film est trop long !

MS : Je te rejoins volontiers sur la longueur du film. En revanche, son défaut de construction ne vient pas tant selon moi de son mode de narration que du très net changement de ton et de propos entre sa première et sa deuxième partie. Cette première partie est certes répétitive, mais son traitement formel transforme le systématique en mécanique implacable. D’autant que, l’air de rien, le puissant crescendo de Glazer laisse entrevoir à chaque rapt un indice de plus sur le rouage étrange et monstrueux de l’entité extraterrestre. L’incroyable richesse visuelle et sonore de ce morceau de l’intrigue campe une atmosphère hypnotique qui m’a envouté tout au long du film, malgré la faiblesse de la deuxième moitié. Je reviendrai plus tard sur cette dernière ; il semble qu’on ne soit déjà pas d’accord à propos de ce qui m’a plu dans le film : ce côté expérimental qui t’a déçu, c’est bien ça ?

FC : Ca ne m’a pas déçu, ça m’a surpris dans un premier temps vis-à-vis du pitch et la présence d’une star. Mais je n’ai rien contre le cinéma expérimental en tant que tel. Par exemple, Noé, Refn, voire même Carax avec Holy Motors, qui me semblent être aussi dans une démarche de recherche formelle, me parlent beaucoup plus. Si je m’en réfère aux deux premiers, et notamment à Enter the Void et Only God Forgives, les films les plus extrêmes de leurs auteurs, je constate qu’en dépit de certains aspects roboratifs, ils n’oublient pas de nous raconter une histoire. Le pari d’Holy Motors est différent puisque Carax propose une suite de nouvelles dont le fil conducteur est un acteur polymorphe. Mais dans tous les cas, ces réalisateurs font exister des personnages vivants. Le pari de Glazer, nous faire voir l’humanité par les yeux d’un extraterrestre, est extrêmement ambitieux, et parfois visuellement sublime. Il n’en reste pas moins que l’absence d’âme de Scarlett Johansson contamine tout Under the skin. Oui, si je devais reprocher quelque chose à Under the skin, ce serait avant tout son manque d’âme, clairement. D’aucuns disent d’une belle femme qui ne les attire pas que c’est une beauté froide : c’est ce qu’est Under the skin jusqu’à ses cinq dernières minutes hallucinantes (le feu y apparaît alors comme un symbole assez fort d’humanisation, du personnage mais aussi du film). En ce sens, oui, je préfère la (toute) dernière partie !

MS : Le film n’oublie pas de raconter une histoire. C’est plutôt qu’il ne termine pas celle qu’il a commencée, pour explorer à la place une autre piste moins intéressante. Dans cette première moitié du film qui décrit la chasse de Scarlett l’alien, la narration (certes minimaliste et ésotérique) existe bien pour nous donner des indices sur la façon dont fonctionnent les extraterrestres. A chaque nouvelle victime une partie infime du tableau se révèle : que se passe-t-il vraiment dans le camion ? Comment les humains sont-ils utilisés pour nourrir/constituer l’enveloppe des E.T. ? On peut ne pas s’y intéresser, mais Glazer nous raconte bien une histoire, celle de l’invasion progressive de la Terre vue par les yeux d’une simple exécutante. C’est lorsque Scarlett « déraille » que le film perd en intérêt, car il s’engage dans une réflexion toute différente : qu’est-ce qui fait l’être humain ? Plus vaste et complexe – casse-gueule donc – que l’observation de la mécanique alien, la problématique est traitée de façon bien plus maladroite et clichée que l’approche expérimentale. Dans Under the Skin, je préfère d’ailleurs Johansson lorsqu’elle est froide : elle incarne alors le visage glacial d’une machine implacable dont on ignore tout ou presque. Cela la rend mystérieuse ; qu’est-ce qui peut bien se cacher derrière ce masque ? Cette énigme-ci, je l’ai trouvée bien plus fascinante que l’éveil de l’alien à des sensations humaines, bien plus ennuyeux et laborieux puisque le spectateur connait celles-ci par cœur… Pour en revenir à mon appréciation globale du film, je pourrais résumer en comparant l’expérience avec celle du visionnage de Gravity : l’entrée en matière était tellement bluffante et immersive que je n’ai pas pu me détacher du film malgré son ventre mou – au même titre que je suis resté scotché à mon siège durant l’intégralité du film de Cuaròn sans m’arrêter sur ses – nombreux – défauts.

FC : L’humanisation de Johansson est certes très artificielle. Artificielle parce que téléphonée, mais aussi artificielle dans le sens où elle a recours à des artifices narratifs. Un bébé qui pleure, un homme monstre, scènes certes impressionnantes, mais dans quelle mesure ne s’agit-il pas ici d’un procédé un peu limite ? On ne va pas reprocher à Glazer de vouloir faire pleurer dans les chaumières, ce serait un procès d’intention. Mais on peut y voir une certaine facilité pour choquer le spectateur, façon douche écossaise (c’est le cas de le dire). Chez Refn et Noé, la violence physique et/ou émotionnelle dessert toujours une vision de cinéma. C’est beaucoup moins évident chez Glazer, qui se repose, dans ces deux scènes, sur l’idée (la tristesse invoquée par les images d’un bébé abandonné et d’un homme défiguré et renfermé) plus que sur l’esthétique. A ce titre, les dernières minutes, scotchantes, sont beaucoup plus réussies car visuellement visionnaires. C’est intéressant que tu parles de Gravity. Voilà typiquement un film qui expérimente (d’un point de vue sonore et visuel, comme Glazer) sans oublier de proposer une narration attractive (enjeux humains, suspense). Ce qui prouve d’ailleurs qu’il est toujours possible, à Hollywood, de faire des films risqués et consensuels. De mon point de vue, du côté de Glazer on est beaucoup plus proche d’un travail de vidéaste d’art contemporain que de cinéaste.

MS : Si la question de la narration nous divise, nous sommes au moins d’accord sur cette capacité qu’a Glazer de nous proposer des scènes visuellement impressionnantes, qui ont suffi pour ma part à créer une atmosphère envoûtante et surtout immersive. Il semblerait qu’il ne lui reste plus pour son prochain métrage qu’à se trouver un scénariste qui lui fournirait une matière propre à inspirer son habileté esthétique !bub

François Corda et Martin Souarn

bub

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Under the skin de Jonathan Glazer (Angleterre; Etats-Unis; Suisse ; 1h48)

Date de sortie : 25 juin 2014

bub

 

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