Julie Delpy : Le Skylab

julie_delpy

RevueAlors qu’il lui reste peu de temps pour terminer le montage de 2 Days in New York, son prochain film, Julie Delpy a eu la gentillesse de prendre un moment pour parler du Skylab sorti en salles le 5 octobre dernier (lire la chronique ici). Pour mieux comprendre dans son travail sur ce film ce qui relève de l’écriture, du tournage, du montage… mes questions ont porté sur ses choix de mise en scène. Retrouvez ci-dessous les réponses de Julie Delpy.

1/ D’une manière générale, pour votre film Le Skylab, quelle place la mise en scène occupe-t-elle par rapport à l’écriture de scénario ? Est-elle secondaire, prioritaire ? Vos choix de mise en scène (notamment de cadrage et de disposition des acteurs dans l’espace) étaient-ils pensés dès l’écriture du scénario ? Ou est-ce par respect du scénario que vous avez décidé de la mise en scène lors du tournage ?

L’écriture est très importante pour créer et balancer les personnages, mais je dirais que toutes les étapes le sont jusqu’au montage, même le mixage. La mise en scène est importante, il faut mettre en vie ce qui est sur papier et c’est là que commence le travail d’équipe, chef op, déco, acteurs, costume… J’imagine la majorité des plans pendant l’écriture mais aussi lors de la préparation du tournage que ce soit avec le chef op sur les décors, ou parfois en répétition avec les acteurs, tout est discuté et planifié. Après, il arrive qu’on change durant le tournage des toutes petites choses en fonction des décors etc.

2/ Sauf erreur de ma part, il y a beaucoup d’échelles de plan différents dans le film : gros plans sur un ou deux personnages, plans moyens qui englobent un groupe de personnages plus ou moins en mouvement, plans d’ensemble pour donner une idée de la taille de la famille… Le film donne l’impression de jouer de ces échelles de plans pour fragmenter la famille et la recomposer sans cesse. Diriez-vous cela depuis votre position de réalisatrice ? Cette façon de zoomer / dézoomer sur la famille, était-elle consciente de votre part ? Est-ce que ça s’est surtout révélé au moment du montage ? Ou alors dès le tournage cette logique de fragmentation était-elle à l’œuvre ? 

Sans entrer dans chaque détail, pour moi il était important d’avoir ces plans larges qui sont comme un souvenir, ces grandes tablées, ou encore ces arrivées à la plage, cette sensation d’espace. Puis pour tous les dialogues, j’aime être près des acteurs. C’est pourquoi le déjeuner est filmé en caméra fixe alors que le dîner est presque tout en mouvement et à l’épaule (je n’aime pas utiliser la caméra à l’épaule pour tout, ça peut faire film faussement docu/intense, mais là pour le dîner il y avait une évidence à le faire). De plus, les plans larges donnent une sensation d’ellipse dans le temps.

3/ En voyant votre film j’ai eu le sentiment que vous cherchiez à combiner des clichés familiaux (la partie de foot, la séance de chansons, les histoires qui font peur sous la tente etc.) avec d’autres moments plus surprenants (la rencontre avec les nudistes, Roger dans la chambre de son frère…). Cherchiez-vous un équilibre particulier entre les deux ? L’objectif était-il comme je le crois de laisser parler les clichés sans les prendre de haut pour faire advenir d’autres choses (par exemple des révélations, des émotions nouvelles) ?

Les clichés sont presque obligatoires car ils sont réels. Un déjeuner sans les chansons, c’était impossible à l’époque dans ma famille. A la fois cette famille représente toutes les familles, mais c’est aussi celle d’Albertine. Elle est donc parfois universelle et parfois spécifique. Une famille sans quelques clichés aurait donné un film sans connexion avec la réalité.

4/ Plus largement, une des forces de votre film tient à mon sens à sa capacité dans son geste à « organiser une fête de famille » en montant ensemble des éléments disjoints et à générer des situations et émotions nouvelles, avec discrétion et bienveillance, sans prétendre tout savoir de l’autre, et en l’aimant malgré ces différences. Êtes-vous d’accord avec cette manière de voir votre film en le rapportant à la question du cinéma ? Ce type de questionnement sur le cinéma est-il intéressant et parlant de votre point de vue ? 

Comme le chaos (au sens scientifique), dans une famille tout est organisé. Et même ce qui semble ne pas aller ensemble fonctionne dans sa « dysfonctionalité ». Aussi le but n’était-il pas de juger mais d’observer. Et oui, j’ai de l’affection pour tous les personnages. Le film est l’inverse de Festen, car même si j’adore ce film, le mien ne règle pas de comptes. Je pense que Le Skylab exprime mon sentiment personnel envers la famille. Je suis partie à l’étranger très jeune et j’ai beaucoup « grandi » par la force des choses. A l’adolescence on a la rage et on blâme sa famille pour tout. Je pense qu’être adulte c’est aller au-delà et voir les membres de sa famille comme des gens qui ont tous leurs problèmes et qui, même s’ils sont loin d’être parfaits, sont qui ils sont et sont tous très humains. L’idée du film c’est de capturer ça au cinéma, sans jugement racoleur et tape-à-l’œil. Pas de viol d’enfant, pas d’hystérie injustifiée, pas de performance qui sort du lot, pas de déclaration faisant du social, pas de classes moyennes qui vivent comme des chiens pour faire plaisir à la bourgeoisie.

5/ Enfin j’ai le sentiment que les scènes d’introduction et de conclusion du film avec Albertine adulte sont moins moralistes que rhétoriques. Qu’elles servent surtout à donner un ton global au récit correspondant au caractère d’Albertine et à faciliter le flash-back. Quelle était votre intention à cet égard ? Si vous pouviez influer le spectateur pour qu’il y voie une éventuelle morale, quelle serait-elle ?

J’ai essayé le film sans les flashs back et cela ne marchait pas à mon goût. Oui on peut dire que c’est un peu « cul-cul » mais je voulais un truc léger et simple, pas pathos. Ce souvenir est provoqué par ce train, mais si différent du passé. Puis au fond Albertine adulte, ce n’est pas pour elle qu’elle veut être assise avec ses petits et son compagnon, tous ensemble. Mais c’est pour ses enfants, pour leur donner cette sensation de famille qu’elle a connue et qu’elle veut leur faire connaître. Sans être moraliste c’est important de donner aux enfants des choses que vos parents vous ont données à vous. Je ne sais pas, c’est cette idée de la descendance : Albertine est la fille de sa mère et de son père, elle est chiante, mais voilà, ses parents, ses grands-parents vivent à travers elle. C’est un peu confus comme pensée.

Le plus important pour ce film, c’est la légèreté et l’humour, car sans ça on est cuit.

bub

Jacques Danvin

Commencez à écrire et validez pour lancer la recherche.